Samedi dernier, je fouinais dans une librairie. La première qualité d’un auteur n’est-elle pas de savoir fouiner ? Devant moi, dans la file menant à la caisse, un jeune homme de 20 ans. Il aurait pu sortir tout droit d’un roman de Balzac, avec ses grandes boucles brunes et ses yeux rêveurs. Ses mains tenaient un exemplaire de Guerre et Paix, qu’il feuilletait maladroitement, non sans trahir une certaine hésitation. D’instinct, je lui ai soufflé :
– Allez-y, c’est génial !
Il m’a dévisagé quelques secondes, sans doute pour se demander qui était ce gros monsieur moustachu se permettant de lui parler, avant de me demander :
– Vous l’avez lu ?
– J’ai tout lu, ou presque, chez Tolstoï !
Mon enthousiasme fit l’effet d’un rayon de soleil sur une motte de beurre.
– Ah oui ? Je ne connais pas les Russes.
– Ah les Russes ! Un trésor inépuisable…
Nous avons échangé quelques mots sur le grand Fédor (Fait d’or), nos cœurs joyeux, avant de lui dire, en désignant son livre:
– Vous verrez que le monde ne change pas beaucoup.
Il a payé l’ouvrage et m’a remercié.
Dehors, il faisait un pur soleil d’avril, d’un bleu profond de vitrail médiéval. A mes pieds, le soleil dessinait des tâches de couleur, éphémères et vivaces, ondoyant sous mes pas comme une cascade blonde et scintillante. J’avais des pensées d’allégresse. Tant qu’il restera des garçons de 20 ans pour lire Tolstoï, me disais-je en marchant d’un pas léger, le monde sera sauvé.


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